41y5pq1bDyL__SS500_Si j'ai un livre à conseiller aux amoureux de la langue française c'est bien celui-ci ! Je l'ai découvert il y a déjà quelques mois mais je ne pouvais pas manquer d'en dire un mot...

C'est un hommage à la langue, un hommage au peuple, un hommage à l'authenticité. Mais il faut d'abord en lire quelques mots pour pouvoir en parler. Voici l'incipit :

" J'ai peut-être ben la face nouère pis la peau craquée, ben j'ai les mains blanches, Monsieur ! J'ai les mains blanches parce que j'ai eu les mains dans l'eau toute ma vie. J'ai passé ma vie à forbir. Je ne suis pas moins guénillouse pour ça... j'ai forbi sus les autres. Je pouvons ben passer pour crasseux : je passons notre vie à décrasser les autres. Frotte, pis gratte, pis décolle des tchas d'encens... ils pouvont ben àouère leux maisons propres. Nous autres, parsoune s'en vient frotter chus nous."

La Sagouine est acadienne, femme de ménage ignare et illettrée et pourtant elle fait honneur à la langue de Molière ! Ce long monologue intérieur nous livre les réflexions de cette pauvre femme, fille de pêcheur de morue, qui dénonce avec toute sa naïveté les privilèges des riches, les contradictions de la religion, l'injustice de l'âge, la guerre...

C'est un livre que l'on lit comme on croque un bonbon, comme on savoure une friandise. C'est une langue qui demande presque à être lue à haute voix... J'ai bien cru au début que je n'allais pas réussir à le lire en entier tant je butais sur chaque mot... Mais passé quelques pages,  quand certains termes sont expliqués ( encens signifie chewing-gum !) c'est un musique que l'on a dans la tête et que l'on prend plaisir à chanter ! On roule les "R" , on mange les consonnes, on se régale. C'est un livre qui s'écoute.

Ensuite, c'est l'humour qui nous transporte. Car les réflexions naïves de La Sagouine rélèvent bien des vérités ! Cest l'humanité passée au scalpel d'une femme de ménage. Le discours dialectal de la Sagouine est engagé et révèle les réalités du monde acadien.

D'abord  feuilleton radiophonique, La Sagouine a été édité sous forme de pièce de théâtre en 1971, puis adapté à pour la  télévision de Radio-Canada. 

Antonine Maillet s'est faite porte-parole de l'Acadie et de sa langue.  Elle a obtenu le prix Goncourt en 1979 pour son roman Pélagie-la-Charette

Allons ! Laissons parler La Sagouine :

"La jeunesse d'asteur sait pas ça. A' regimbe, pis a' renâcle, pis a' se rebiffe. A' sait pas ce qu'a' veut. Nous autres je le savions. Je savions juste exectement ce que je voulions : c'est ben simple, je voulions toute. Je pouvions pas toute aouère, ben je voulions le plusse possible."

"Gapi, il veut pas crouère ça, lui, que le Bon Djeu a russuscité au matin de Pâques. Il dit que ça peut pas se faire. Quand c'est qu'un houme est mort, qu'i dit, il est mort. Un houme, peut-être ben, que j'y dis : ben le Bon Djeu, c'est point un houme. C'est point un houme? qu'il dit ; ben si c'est point un houme, pourquoi c'est faire qu'il est mort? Ca fait que là, j'y dis d'arrêter de blasphêmer."